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3 : Shlomo, enfant juif en 1945.

Shlomo était un petit garçon heureux. Il vivait dans un village lointain, entre son papa, David, qui fabriquait les plus jolis meubles qui soient pour tous les habitants de la région, sa maman, Sarah, qui cuisait, tous les vendredis, une merveilleuse brioche tressée que la famille mangeait le lendemain, jour de shabbat.

   

 

Dans la maison voisine habitait son oncle Samuel et son épouse, Ada, sa cousine, Birkat et son cousin, Daniel. Shlomo était le plus petit de la famille et, par conséquent, le plus gâté de tous. David fabriquait de petits jouets en bois pour son garçon qui se trouvait ainsi à la tête d’un important troupeau de chevaux ; Daniel, qui était fourreur, lui avait cousu un chaud gilet de peaux de lapins gris et une confortable couverture faite des chutes de toutes sortes de fourrures assemblées entre elles. Les deux familles s’entendaient bien et célébraient toutes les fêtes juives ensemble, Hannouka, Soukkot. A l’école, Shlomo avait des tas de copains, les uns portaient, comme lui, une kipa sur la tête : ils étaient juifs et fréquentaient, le soir, après la classe, la synagogue où ils apprenaient à lire l’Hébreu

 

tandis que les autres galopins de l’école jouaient aux billes sur la place de l’église, casquettes sur la tête.

"Papa, nous sommes juifs mais Robert et Jules ne le sont pas, pourquoi ?

 - Nous sommes juifs parce que tes grands parents étaient juifs, leurs parents étaient également juifs et ainsi depuis la nuit des temps, mon fils.</br> - Alors, mes enfants seront Juifs ?

- Oui, Shlomo.

 - C’est parce que Robert et Jules ne sont pas juifs qu’ils ne mettent pas de kipa sur leur tête ?

 - Oui, Shlomo, mais, cela ne t’empêche pas de jouer aux billes avec eux, je suppose. Maman a préparé des boulettes de viande pour Shabbat et je crois qu’elle a l’intention de t’en donner pour que tu les portes chez tes amis.

 - Je suis sûr que je reviendrai avec quelques légumes de leur jardin : Robert m’a dit que la récolte des haricots verts était très bonne, cette année."

Ainsi allait la vie au sein de ce joli village niché dans un paysage vallonné et boisé, où vaches et moutons paissaient dans des prairies herbeuses et fleuries. Juifs et Goym, depuis des siècles, se côtoyaient, s’entraidaient si besoin
était (le voisin prêtait volontiers sa charrette à David pour aller livrer un meuble, David réparait la patte vermoulue de la table du voisin.) Chaque famille avait ses habitudes : office à la synagogue le samedi pour les familles juives, à l’église le dimanche pour les familles catholiques, le cimetière juif touchait au cimetière catholique et les tombes n’étaient pas les mêmes.

 

Beaucoup de coutumes étaient différentes mais cela n’empêchait pas une bonne entente quasi générale. Il y avait eu, par le passé, des pogroms : des catholiques avaient massacré quelques Juifs pour des raisons obscures, ça se racontait, le soir, pendant les veillées, quand les maisons étaient closes, mais, tout le monde semblait croire que c’était là des évènements du passé qui n’avaient aucune raison de se reproduire à l’heure actuelle : on était stupide à cette époque lointaine, la paix entre les gens valait mieux que ces guerres nuisibles à la prospérité de chaque famille. Les querelles de voisinage ou celles liées à la jalousie de quelques-uns étaient souvent réglées par les plus âgés qui faisaient valoir que tous étaient devenus plus civilisés. Bref ! La vie au village était plutôt harmonieuse même si quelques-uns cachaient encore de vieux ressentiments.

Mais, voilà, les nazis allemands sont arrivés, un jour : toute une colonne de militaires en uniformes kaki et hautes bottes noires.

Ils ont pris les commandes du village et donné toutes sortes d’ordres auxquels il fallait obéir sous
peine d’être battu, emprisonné ou même tué, racontaient certains. L’un de ces ordres fut que tous les Juifs, hommes, femmes et enfants, devaient coudre une étoile jaune en tissu sur leurs vêtements : il fallait les reconnaître facilement. Les nazis n’aimaient pas les Juifs. David et Samuel rejoignirent tous leurs autres coreligionnaires à la Synagogue pour discuter de ce qu’il convenait de faire. Les uns dirent que c’était juste un mauvais moment à passer, qu’ils coudraient cette étoile jaune et attendraient de voir quelle suite les Allemands nazis donneraient à cet évènement,

d’autres comme David et Samuel décidèrent qu’ils allaient se cacher avec leur famille en attendant que déguerpissent ces envahisseurs auxquels ils ne faisaient nullement confiance. Des rumeurs de camps, d’assassinats, de déportations de Juifs étaient arrivées jusqu’au village. David et Samuel connaissaient de profondes grottes qu’ils allaient rapidement aménager afin de pouvoir y vivre quelques temps.

David emprunta la charrette de son voisin et ami et transporta, dans la nuit, quelques matelas de paille, des marmites, du linge et des provisions de farine jusqu’à la grotte. Deux autres familles firent comme David et Daniel et ils se retrouvèrent à une quinzaine dans le noir souterrain.

Shlomo obtint de son papa l’autorisation d’apporter quelques-uns de ses petits chevaux de bois mais, malgré cela, il sut que le bonheur était fini, qu’ils allaient vivre dans l’angoisse d’être découverts par une patrouille allemande. Un ruisseau coulait pas très loin de l’entrée de sa nouvelle habitation, il faudrait bien sortir de l’abri pour aller chercher de l’eau et David craignait que des gens du village, mal intentionnés, profitant de l’oreille attentive des occupants, ne les dénoncent aux nouvelles autorités. L’inquiétude des parents était ressentie par les enfants qui n’avaient plus envie de jouer : ils passaient leurs journées à explorer tous les nombreux recoins de la grotte.

Ils découvrirent même un étroit passage menant vers une autre salle de rochers beaucoup plus profonde et mieux protégée. Tout le monde décida de déménager vers cette salle. Samuel se demanda alors comment fuir si les ennemis découvraient leur refuge : une cheminée couverte
de terre fut débouchée, elle aboutissait au sein d’un épais buisson. Daniel y accrocha plusieurs cordes permettant d’escalader rapidement l’éboulis de terre pour quitter le refuge. Des réserves d’eau furent installées dans de grandes lessiveuses pour le cas où il faudrait rester longtemps sans pouvoir sortir. On avait apporté beaucoup de bougies, si bien que ce n’était pas le noir total dans la grotte. Shlomo grimpait parfois, le long d’une des cordes, jusqu’en haut de la cheminée pour voir la lumière et écouter les oiseaux, mais, sa maman ne supportait pas qu’il le fasse : elle le voulait près d’elle le plus possible. A deux reprises, les hommes quittèrent le refuge, la nuit, pour aller acheter dans une ferme lointaine de quoi renouveler les provisions. Les femmes cuisaient du pain et des bouillies sur le bois que les papas allaient ramasser dans la forêt.

 

Les jours passèrent, les mois et ce fut l’hiver. Dans la grotte, on ne souffrait pas du froid, la température y était constante mais, dehors, il neigeait et cela rendait les sorties difficiles car elles laissaient des traces dénonciatrices dans la neige.

Pourtant, il n’était pas question de quitter cet endroit car, au cours de l’une de leurs sorties nocturnes, Samuel et David avaient appris que tous les Juifs qui étaient restés au village avaient d’abord été enfermés dans un camp cerné de barbelés puis avaient disparu. Horrifiés, ils avaient conté la triste nouvelle aux habitants de la grotte qui s’étaient sentis en danger plus que jamais.

Un jour, ils entendirent des voix allemandes s’élever dans la première salle de la grotte, alors que deux hommes étaient partis chercher de l’eau, puis les claquements secs de coups de feu : ils surent qu’ils ne reverraient plus ces deux hommes et que chacun devait se cacher le plus profondément possible dans la noirceur souterraine. Tous avaient repéré dès leur installation des anfractuosités de rochers qui les rendraient invisibles en cas d’invasion ennemie. Chacun gagna sa cachette dans le plus grand silence et trembla lorsque les voix dégringolèrent le long de la cheminée de secours.

Une rafale de mitraillette, puis deux, puis trois furent tirées par l’ouverture de la cheminée qui avait été découverte par les nazis mais les cordes étaient restées dissimulées.

 

Des rires de satisfaction explosèrent au-dessus du trou. Cependant, les militaires n’osèrent s’aventurer dans le conduit, persuadés qu’ils étaient d’avoir éliminé la « racaille » qui avait pu s’y cacher ou bien croyant que cet abri ne servait qu’aux deux hommes qu'ils venaient de tuer.

Les habitants de la grotte décidèrent que personne ne pourrait plus sortir avant le départ des Allemands, ils devaient faire les morts s’ils voulaient survivre. Ils ne savaient pas combien de jours, de mois…ils devraient tenir. On rationna les provisions : avec une cuillerée de sucre, il fallait ne plus avoir faim de la journée ; on reboucha la cheminée pour qu’aucune fumée ne s’échappe ; les mamans purent ainsi cuire un peu de farine et la bouillie fut distribuée au compte-goutte aux enfants qui durent la manger même quand elle fut moisie. Quand il n’y eut plus d’eau, on lécha les pierres le long desquelles s’infiltrait l’eau du dehors. On faisait pipi dans le coin le plus profond de la grotte et, comme il n’y avait plus de courant d’air, l’odeur était insupportable, mais il fallait tenir, jusqu’à quand ? Personne n’en savait rien. On ne se lavait plus, on ne parlait guère, on restait étendu dans le noir en essayant de dormir. Shlomo se pelotonnait contre sa mère et restait ainsi pendant des heures, peut-être des jours, on ne savait pas puisqu’il n’y avait plus de jour ni de nuit dans ce lieu coupé du reste du monde. Chacun craignait que l’un d’entre eux ne tombe malade : il aurait été impossible de l’évacuer pour le faire soigner. En réalité, tous étaient malades, de peur, de faim, de la saleté
dans laquelle les maintenait leur situation, mais, il fallait tenir, encore un peu, encore un peu…



De nouveau des voix se font entendre dans la partie avant de la grotte : tous s’assoient et tendent l’oreille ; ce ne sont pas des voix allemandes, c’est une langue qu’on ne comprend pas, mais ce n’est pas de l’Allemand !
David décide de franchir l’étroit passage qui mène vers l’avant de la grotte, il découvre des soldats, mais, ce ne sont pas les mêmes que les occupants. Certains portent un uniforme bariolé, d’autres sont vêtus comme les paysans des environs, mais tous sont armés de fusils. Voyant apparaître cet homme hirsute, squelettique, ils se figent sur place. Enfin, ils l’entourent et lui demandent, dans sa langue, qui il est. David, en quelques mots, décrit la situation : Ils sont encore treize dans le fond de cette grotte, qui attendent la fin de la guerre pour réapparaître. Ils ne savent plus depuis combien de temps ils sont enfermés là.

Les soldats américains se faufilent dans la fissure et découvrent tous ces malheureux qui ont malgré tout survécu à l’horreur de l’occupation nazie. Les maquisards qui accompagnent les soldats en uniformes leur apprennent qu’ils ont passé dix mois au total dans cette grotte, qu’ils sont les seuls survivants juifs du village. L’armée américaine les transporte tous, sur des brancards, dans leur tente hôpital,

Ils y sont lavés, soignés, nourris, abreuvés. Shlomo a tenu à emporter ses chevaux de bois dans ses bras, ce qui fait sourire ses sauveurs.

On leur raconte ce qu’a été cette guerre pour six millions de Juifs et, devant leur désir de quitter ce continent où leurs frères ont été exterminés, on leur donne des visas pour les USA.

     

Shlomo y retrouva une vie heureuse, une vie normale : Il retourna à l’école, apprit l’Anglais mais n’oublia pas l’Hébreu qu’il avait étudié dans la synagogue de son enfance.

Il se maria et eut trois enfants, juifs eux aussi. Aujourd’hui, il est vieux : le voilà de retour avec ses enfants et ses petits enfants dans la grotte qui l’a sauvé où il raconte à tous cette fantastique histoire arrivée à un petit groupe de Juifs d’un village perdu d’Ukraine.