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Henri Abbate, propriétaire à Aïn Draham

 

"Henri Abbate, propriétaire", c'était ce que Monsieur Abbate écrivait sur ses cartes de visite et cela me faisait rire, alors, il me disait : " Qu'est-ce que je pourrais mettre d'autre ? " Il aurait pu écrire "Henri Abbate, taxidermiste", " Henri Abbate, bricoleur" ou encore " Henri Abbate, philosophe", " Henri Abbate, fidèle ami", "Henri Abbate le facétieux" ....

Quand je l'ai connu, il avait 60 ans, quand je l'ai perdu de vue, il en avait 66. Je ne sais pas à quel âge il est mort, il aurait aujourd'hui 111 ans puisqu'il était né avec le 20ième siècle. Pendant les six années que nous avons passées les uns près des autres, je ne l'ai pas vu changer mais, j'ai découvert des tas de facettes différentes du personnage.

Le philosophe

Monsieur Abbate est à droite de la photo.

Mon mari et Jemma passaient des heures ensemble à bavarder, ils détaillaient les évènements politiques et refaisaient le monde et Monsieur Abbate ponctuait sa conversation de " Que voulez-vous, c'est comme ça !" ou bien de "Ainsi va le monde". je n'ai jamais entendu un propos raciste, une parole méchante à l'égard de quiconque dans sa bouche. Avant l'indépendance de la Tunisie, il était déjà " Henri Abbate, propriétaire" et il l'est resté après l'indépendance, vivant du petit revenu de la location de ses " propriétés". Un jour où nous revenions à Aïn Draham après des vacances passées en France, nous n'avions pas encore trouvé la maison que nous allions habiter, il nous a invités à prendre le petit déjeuner chez lui, mon mari et moi. Pendant qu'il poussait les boîtes de clous et de vis, les marteaux et les pinces qui encombraient la table de salle à manger, pendant qu'il sortait du lourd buffet sculpté de fines tasses de porcelaine et qu'il les installait sur un napperon brodé un peu jauni le long des pliures, je regardais intensément autour de moi, percevant ce qu'avait pu être la vie de Monsieur Abbate quand ses parents vivaient dans cette maison et la comparant à ce qu'elle était devenue. mais, je n'étais pas au bout de mes surprises. Près de moi, un coffre ouvert était plein de livres bien rangés. Pendant que le café chauffait, je me suis penchée pour lire les titres. Des romans, certains de quais de gare, d'autres plus classiques et   " Les pensées de Pascal". " Monsieur Abbate, qui lit Les pensées de Pascal ? "  et il me répondit simplement " C'est moi, quand je n'ai plus de roman à lire. C'est bien intéressant !"

Le Bricoleur

Nous avions trouvé à louer la maison " Bchini", la maison du receveur de la poste qui jouissait d'un logement de fonction, mais, la pression de l'eau du service public n'était jamais assez forte pour que puisse s'allumer le chauffe eau et nous étions réduits à prendre des douches froides. Au cours d'une discussion avec Monsieur Abbate, Jérôme, mon mari, et lui avaient décidé qu'il fallait construire une tour de bois, plus haute que la salle de bain, y installer un réservoir de 100 litres qui pourrait se remplir dans la journée, petit à petit et qui nous donnerait un débit suffisant le soir pour faire marcher le chauffe eau. Sur ses conseils, en coupant comme il le disait, en assemblant comme il l'exigeait, mon mari et un ami réussirent à réaliser cette installation qui marcha très bien.

On aperçoit la " tour Eifel" derrière la maison.

L'ami fidèle

Quand nous nous sommes mariés, Jérôme et moi, nous étions déjà à Zarzis.  Monsieur Abbate n'avait quitté Aïn Draham que pour aller à Tunis ou à Tabarka et parfois en France, il n'était jamais allé dans le sud de la Tunisie. Un accident de " machine", comme il disait pour " un accident de voiture" l'avait estropié et il marchait difficilement. Il décida tout de même de venir assister à notre mariage qui pourtant serait bien modeste, un simple mariage civil. Il profita de la camionnette du Jerbien pour descendre à Zarzis, chargé de cadeaux pour nous et il fut tout ému de nous trouver mariés.

le facétieux

Nous l'emmenions souvent, le samedi soir au cinéma à Tabarka où quelqu'un d'entreprenant avait aménagé un vieux hangar en salle de projection. Le projecteur et  l'électricité fournie provoquaient souvent des arrêts du film. Tout le monde patientait sagement dans le noir sauf Monsieur Abbate qui faisait résonner sa canne sur le parquet du hangar et qui s'amusait beaucoup du regard des gens quand la projection reprenait. ce n'était jamais un regard agressif, toujours un regard accompagné de sourires comme si chacun trouvait très drôle la protestation de ce vieux monsieur.

Ces samedis là, nous allions tous les trois diner à l'hôtel de France tenu par le frère de Monsieur Abbate et sa belle soeur. Un soir, nous en étions au café et la minuscule petite cuiller qui servait à dissoudre le sucre dans la tasse brûlante  de Monsieur Abbate se plia dans sa grosse main : il la sortit et essaya de la redresser, mais, mal dosé, le geste provoqua la cassure de la cuiller, alors, il mit les morceaux dans sa poche au moment où sa belle soeur arrivait avec la note et il l'accueillit avec un grand sourire moqueur, très content du tour enfantin qu'il lui jouait.

J'ai vu Monsieur Abbate " courir" autant que le lui permettait sa jambe abimée derrière les cerfs et les daims d'une réserve en Algérie où nous étions allés en 1962, dès la réouverture de la frontière. Il était très joyeux et très excité par cette possibilité que nous avions d'aller en Algérie

 maintenant que la guerre était terminée.

Le taxidermiste

Il avait été chasseur de sangliers dans sa jeunesse, sa " patte folle" comme il disait faisait qu'il ne pouvait plus aller en forêt, mais, il s'était mis à naturaliser les pattes de sangliers que venaient toujours chasser les riches Tunisois et les ambassadeurs. Il en faisait des porte manteaux. Puis, il a entrepris le dépeçage et la naturalisation des têtes de ces animaux pour répondre aux commandes de ces riches chasseurs. Nous allions souvent le voir et discuter avec lui dans son atelier situé en haut du village, nous lisions le journal, je tricotais même, pendant qu'il faisait marcher son grattoir et son couteau.

     

 

Monsieur Abbate et mon mari en pleine action : il s'était procuré une caisse à thé supplémentaire auprès d'Amor Gamdou, l'épicier, ainsi, chacun avait son " établi" dans l'atelier plein d'un bazar invraisemblable mais où tout pouvait servir.

Le résultat de cette naturalisation était étonnant : à sa manière, Monsieur Abbate était un artiste.