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2 : Ali et les fennecs

 

 

Ali est un petit garçon de six ans. Il habite l’île de Jerba. Son papa, Farhat, est maçon, il construit des murs partout, sur l’île et, parfois, il est absent de la maison pendant des jours quand le chantier est loin de Mahboubine. Ali reste seul avec sa maman, Zohra, et sa petite sœur, Olfa.

  Il est alors très libre de vagabonder de jardin en jardin en franchissant les tabias. Il connaît tous les habitants des houchs qui entourent sa maison : Là, derrière cette grande porte bleue, c’est la famille de son copain Ahmed qui vit. Ali n’a jamais franchi cette porte : ces gens-là sont riches et n’invitent pas les pauvres mais, la grande sœur d’Ahmed va bientôt se marier, alors, tout le monde ira manger du couscous et de la zoumita au miel dans la cour du houch, sa maman le lui a dit. Autour de cette grande maison, cinq petites bâtisses s’élèvent ici ou là, toutes occupées par des familles d’ouvriers pauvres, dont celle d’Ali. Aucune route ne relie ces habitations entre elles ;  seule, une large piste sablonneuse, encaissée entre deux hautes tabias, au-dessus desquelles poussent agaves bleus, cactus inermes et autres plantes s’étalant sur le sable, passe à proximité. Elle est parfois parcourue par les charrettes attelées à des ânes ou des mulets. De temps en temps, un étroit passage permet de se faufiler entre les feuilles piquantes des agaves ;

 on peut alors traverser une parcelle de terre, plantée d’oliviers ou d’amandiers, de vignes ou simplement d’orge pour atteindre la maison d’un voisin, d’un cousin : toutes les parcelles sont bordées de petites tabias et parcourues d’une multitude de sentiers qui se croisent et qui courent dans tous les sens pour joindre les maisons entre elles, pour mener jusqu’à la grande citerne ou à la minuscule épicerie d’Amor. Ali connaît bien tous ces petits chemins qu’il parcourt quotidiennement, pieds nus, trottinant derrière sa mère qui va puiser de l’eau dans la citerne, boire un thé avec une amie, ramasser des dattes tombées sous le grand palmier…

Ali galope souvent seul sur ces sentiers pour aller emprunter un oignon chez une voisine, acheter un peu de sucre chez Amor ou jouer au football avec Ahmed qui possède un ballon de chiffons noués en boule. Quand son père est à la maison, il n’est pas aussi libre que quand il est seul avec sa mère et sa petite sœur, celle-ci accaparant Zohra qui laisse alors la bride sur le cou d’Ali.

Le petit garçon profite bien de la grande autonomie que lui laisse sa maman : il explore sans se lasser tous les coins du paysage qui l’entoure. Il connaît les pigeons qui logent dans les parois de pierres du vieux puits : il y en a deux bleus, un gros qui a des reflets roses sur la gorge et qui roucoule souvent dès qu’il se pose sur la barre du puits et deux plus petits et plus beiges, très peureux, qui s’envolent toujours à son approche. Ali s’assied au bord du trou et regarde, immobile, les allées et venues des oiseaux. Il ne raconte jamais, à la maison, ses équipées au bord du vieux puits car il a conscience du danger et il sait bien que ses parents l’empêcheraient d’y revenir, alors, le bruit soyeux des ailes, le chant doux et roulant du gros pigeon rose, l’espoir de pouvoir apprivoiser les oiseaux, tout cela lui manquerait terriblement.

Quand Ahmed n’est pas disponible, quand il ne répond pas aux appels d’Ali, l’enfant grimpe sur l’une des grosses branches d’un très vieil olivier. Cette branche est si large qu’Ali peut s’y coucher sur le dos et rester là à rêver. Il observe les formes changeantes des nuages quand il y en a et, comme tous les enfants du monde, il découvre des moutons, des coussins, des personnages fantastiques…parcourant le ciel bleu. Un jour qu’il se prélassait ainsi sans bouger autre chose que ses paupières, une pie grièche, un « bou Béchir » est venu se poser sur le rameau le plus élevé de l’arbre. L’oiseau a observé le paysage environnant puis s’est mis à chanter et Ali a pensé que c’était pour lui. C’était un vrai bonheur ! Ça, il l’a raconté à sa mère qui lui a déclaré : «  Ali, un bou Béchir qui chante annonce une bonne nouvelle. Nous allons peut-être voir revenir ton père plus tôt que prévu, avec plus d’argent que d’habitude ? » Mais, Farhat n’était rentré à la maison qu’à la fin de la semaine, comme prévu, et le garçon n’avait perçu aucune amélioration dans le train de vie de la maisonnée.

L’escapade qu’Ali préfère est celle qu’il fait dans une vaste dépression creusée dans le sable et bordée de falaises percées de nombreux trous noirs  qui sont les ouvertures, l’aboutissement de terriers aussi nombreux que les trous dans le gruyère. Quand l’enfant arrive là, en fin d’après-midi, il s’assied au pied du palmier qui a poussé à l’entrée du cirque et ne bouge plus. Il sait depuis longtemps déjà que, s’il veut surprendre la vie animale, il faut que les bêtes ne soient pas dérangées, effrayées par ses mouvements. Quelqu’un doit bien habiter ces trous noirs !

Cet après-midi-là, un petit museau et de grandes oreilles apparaissent dans un orifice. Un fennec, un petit renard des sables ! Immédiatement après, deux renardeaux  jaillissent du trou voisin et se mettent à courir le long des replats de la falaise en poussant de petits couinements joyeux, comme si Ali n’était pas là. Çà et là, d’autres fennecs  arrivent sur les balcons de la falaise. Emerveillé, Ali n’ose pas même remuer son petit doigt, pourtant, le soleil baisse sur l’horizon, derrière son dos, il faut qu’il rentre à la maison, alors, doucement, il se redresse et déplie son corps : tout mouvement, tout bruit cesse, les renardeaux, les renards adultes restent figés, mais ne s’enfuient pas comme s’ils n’avaient pas peur.

Ali recule, s’en va et la sarabande reprend dans le sable roux.

Le garçon passe près du houch d’Ahmed et voudrait bien partager son émerveillement pour ce qu’il vient de voir avec son copain, mais, il craint qu’Ahmed  ne sache pas rester immobile dans le quartier des fennecs qui, alors, resteraient cachés au fond des terriers. Finalement, il rentre à la maison.

«  Qu’as-tu fait pendant tout ce temps dehors, Ali ? Lui demande sa maman

-         J’ai été invité par des renards qui se sont mis à danser pour me faire plaisir.

-         Ha bon ! Lui répond Zohra qui pense que son garçon lui raconte une histoire qu’il a inventée. Son petit garçon adore se raconter des histoires fantastiques et il aime aussi les dire à la petite Olfa qui l’écoute, comme fascinée par les mots de son grand frère que, pourtant, elle ne comprend pas encore. Et où as-tu rencontré ces renards ?

-         Pas très loin de la vieille mosquée turque rose.

-         Ils habitent la mosquée ? C’est Dieu qui les a envoyés là pour remplacer les fidèles qui ne vont plus prier dans cette mosquée ?

-         Tu crois, Maman, que ce sont les âmes de nos grands pères et grands-mères qui sont revenues sur terre sous forme de renards pour entretenir cette vieille mosquée dont personne ne s’occupe plus ?

-         Qui sait, mon fils, En tout cas, si tu les revois un jour, sois très respectueux envers ces animaux : ne leur jette pas de cailloux, ne crie pas, ne leur cours pas après, pense que ce sont peut-être des envoyés de Dieu. En attendant, viens te laver les mains et rentre manger tes macaronis. »

 

Ali est très troublé par les paroles de sa mère. Certes, il n’a pas vu les fennecs au travail, poussant des pierres pour boucher les trous des murs de la mosquée, mais, qui sait si, la nuit, les petits renards ne se métamorphosent pas en maçons, en peintres, en menuisiers pour réparer les portes ? Peut-être n’ont-ils pas eu peur de lui, Ali, parce qu’ils l’ont reconnu comme étant l’un des leurs, le descendant de ce qu’ils avaient été autrefois. Demain, il irait vérifier l’état de la mosquée. Il retournerait auprès des terriers et il verrait bien si les renards le reconnaissent.

Le lendemain, profitant du fait que sa maman l’envoie à l’épicerie pour acheter du sucre, Ali fait un grand détour pour passer à proximité de la vieille mosquée : tout est calme, pas un bruit, pas un mouvement si ce n’est le balancement des palmes au dessus des dômes. Le garçon escalade le mur qui ceint le bâtiment et s’avance dans la cour, le cœur battant.

 Il pousse la lourde porte qui s’entrouvre et pénètre dans ce qui fut la salle de prière. Les rayons du soleil s’engouffrent dans l’entrebâillement de la porte et dessinent une géométrie blanche et brillante sur le sable ocre du sol. Ali est saisi d’étonnement en se retrouvant au milieu des fines particules lumineuses qui volent dans la lumière et il se demande si ce n’est pas là une manifestation divine. Dans un coin de la salle, il découvre une truelle, une bassine, des planches et des clous. La porte a été réparée : les trous de la base ont été masqués par une planche, Des fentes dans les murs ont été bouchés avec du ciment gris. Quelqu’un s’occupe bien d’entretenir ce vieux bâtiment. Et si c’étaient les renards ?

L’enfant s’échappe des lieux comme il était arrivé, il file alors jusqu ‘aux habitations des fennecs. Là aussi, tout est silencieux, rien ne bouge. Il faut aller acheter le sucre, sinon, Zohra ne pourra pas boire de thé et sera d’une humeur massacrante. Il reviendra ce soir.

La journée est longue, les pigeons du vieux puits sont moins mystérieux que les fennecs et Ali ne parvient pas, aujourd’hui, à entrer en relation avec le gros pigeon aux reflets roses, la partie de football avec Ahmed le trouve plutôt mou et son copain préfère retourner dans son houch, le gros olivier ne mérite pas, aujourd’hui, d’être escaladé : il ne s’y passe rien.

Dès que le soleil est suffisamment descendu sur l’horizon pour passer derrière le gros figuier, Ali s’échappe du quartier et court vers celui de la vieille mosquée. À plat ventre derrière une touffe de marguerites jaunes et de coquelicots, il observe. Comme hier, des renards apparaissent peu à peu à l’entrée des terriers, mais, ce soir, ils descendent tous précautionneusement le long de la falaise sableuse, ils sont bien une douzaine, ils s’avancent vers l’endroit où est couché Ali, s’arrêtent à quelques mètres de lui et le regardent intensément de leurs yeux noirs et brillants. Le garçon ne sait pas quoi faire : se redresser et les effaroucher ? Rester immobile et risquer d’être là pour un temps interminable ? Mais, s’ils se métamorphosent en ouvriers à la nuit, Ali voudrait bien voir ce phénomène. Alors, il court le risque de se faire gronder très fort par ses parents s’il ne rentre pas bien vite. Il reste là.

 

Mais voilà que le sol frémit sous le ventre de l’enfant, voilà que les petits fennecs se sauvent vers les terriers, leurs jolies queues s’agitant dans tous les sens, voilà qu’un grondement s’amplifie derrière Ali qui se redresse brutalement pour voir arriver un monstre de métal jaune qu’il n’avait encore jamais vu de toute sa vie. Un homme conduit cet engin et fait un signe amical à l’enfant qui s’est collé contre un reste de tabia et qui tremble de tous ses membres. Le monstre écrase tout : marguerites et coquelicots, palmes sèches et brins d’orge , il avance vers la falaise et, avec son terrible bras articulé, il creuse la paroi, détruisant les terriers, faisant s’écrouler des volumes impressionnants de sable. Une autre menace arrive et augmente encore le vacarme, terrorisant un peu plus Ali qui n’a pas bougé. C’est un camion que le bras du premier engin remplit de sable. Ali ne savait pas que les fennecs avaient établi leur colonie dans une carrière de sable, il ne sait pas ce que sont devenues les petites bêtes avec lesquelles il avait établi cette étrange relation de confiance : mortes sous le sable ? Cachées tout au fond des terriers ? En fuite dans tous les sens vers d’autres cachettes ?

 

Il rentre chez lui en pleurs, il  raconte à sa mère sa rencontre avec les fennecs puis avec les machines destructrices, lui demandant : «  Qui va réparer la mosquée, maintenant ? » Zohra sourit et lui répond : «  Les hommes, mon fils ! »

Le garçon a eu si peur, ce jour-là, qu’il n’est jamais retourné dans la carrière, il n’est même pas allé voir ce que devenait la mosquée. Il n’avait pas cru sa mère quand elle lui avait dit que les hommes prendraient soin du lieu car il voulait que le sort des fennecs et celui des murailles roses soient liés.

La mosquée s’est dégradée faute d’entretien et elle est retournée au sable dont elle avait émergé

Ali est maintenant un homme, il sait que les fennecs ne peuvent réparer les murailles, mais, il raconte toujours cet épisode de sa vie en insistant sur le côté merveilleux et inexplicable de sa rencontre avec les petits renards du désert et ses enfants pensent, à leur tour, que les fennecs ont des pouvoirs extraordinaires.