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Page 1 : Hayet, petite fille de la forêt

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A voir sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=zofDNuCv_X8 et https://www.youtube.com/watch?v=KmwXijo2mXM

 

Aïn Draham, autrefois et de nos jours.

 

j'ai vécu à Aïn Draham dans les années 60, je travaillais au collège où j'enseignais. J'ai gardé le souvenir d'un village agréable, d'une population aimable au sens premier du terme, de balades et de footings "destressants" dans la forêt, de découvertes enthousiasmantes dans cette forêt de Kroumirie.

Les pauvres gens de la forêt

 

Au souk du lundi

 

la maison du receveur des postes d'alors, au pied du jbel Fersig et une des maisons de monsieur Abbate au pied du jbel Bir

 

Les gourbis du jbel Fersig

 

 

 

     

Quelques images du village en hiver

 

La maison du pasteur Paul Ferree, au pied du jbel Bir : cet homme avait installé une poterie près de sa maison. ( photo de droite : Evangéline Adams)

L'atelier de poterie ( Photo Evangéline Adams)

La tranquillité ( photo Evangéline Adams)

 

 

Photo Evangéline Adams

 

 

Vue générale photographiée du haut du Jbel Bir ( photo Evangéline Adams) dans les années 1960

 

 

 

 

Peut-être que certains se reconnaîtront dans cette réunion de la partie masculine du personnel du collège d'Aïn Draham .

Et Aïn Draham d'aujourd'hui

 

L'arrivée au village par la route de Jendouba et le carrefour du kiosque à essence : trottoir ombragé où les" chibanis" lisent le journal, boivent un thé ou un café, devant le portail d'entrée de l'école des religieuses.

Le marchand de " hendis" ( figues de barbarie) n'a guère de clients et s'endort.

 

Au pied du jbel Fersig, l'école hôtelière, parfaitement entretenue et un balcon fleuri, au dessus des toits de tuiles.

 

Vues générales d'aujourd'hui

Arrivée à Aïn Draham par la route de Tabarka, un jour de brouillard, si souvent revenu sur ce col.

 

La ruelle où se trouvait la boulangerie du Matmati qui faisait un si bon pain !

 

Le souk.

La vieille maison forestière non loin de cette pépinière de l'office des forêts.

En 2017, une image qui rend compte de ce qu'est devenu l'hôtel des chênes

L'hôtel tel qu'il était dans les années 60

En 1962, Yvette Yalaoui tenait cet hôtel où on cuisinait une magnifique Mloukhia au lièvre, où " Barragi" tenait le bar et pouvait servir une délicieuse Thibarine....Souvenirs !

Une histoire qui aurait pu se dérouler à Aïn Draham, en 1960

 

Hayet avait huit ans en 1960, elle vivait dans la forêt de chênes-lièges et de bruyères qui couvre les monts de Kroumirie.

 Elle n’avait pas de vraie maison, son père avait construit un gourbi pour abriter la famille : des parpaings de terre séchés au soleil pour les murs, du diss, ces grandes herbes qui poussaient partout sous les arbres de la forêt pour le toit et juste quelques planches jointes pour la porte. Il avait aussi bâti un autre gourbi pour abriter les chèvres. Sa mère avait cueilli des tiges de bruyère qu’elle avait assemblées les unes aux autres avec du diss pour en faire un enclos autour des gourbis installés dans une clairière. Son oncle et sa tante occupaient, avec leurs enfants, une cour semblable dans la même clairière assez grande pour accueillir encore deux autres familles. Ce douar était relié au village d’Aïn Draham par une piste étroite qui serpentait sur la pente du Jbel Fersig, mais, Hayet n’avait jamais emprunté ce chemin pour se rendre au village : elle n’allait pas à l’école.

Les hommes du douar allaient parfois vers Aïn Draham pour y vendre des œufs, des arbouzes, des plats et des gazelles qu’ils avaient sculptés dans les grosses racines de bruyère, du charbon de bois qu’ils avaient fabriqué. La fillette n’aimait pas voir son père partir vers ce lieu inconnu, elle avait peur qu’il ne revienne pas car elle l’entendait raconter des histoires de disputes, de prison, de morts dont il avait vu l’enterrement…Elle ne comprenait pas qu’il ne s’agissait là que d’incidents et imaginait que la vie dans Aïn Draham n’était faite que de menaces et de drames. Mais, quand son père, de retour, apportait de la semoule pour le couscous, du thé et du sucre et, parfois, un foulard coloré pour elle et pour sa mère et même, rarement, quelques bonbons pour les enfants du douar, alors, c’était la joie dans les cours de terre battue.

Puisqu’Hayet n’allait pas à l’école, que faisait-elle toute la journée ? Comme tous les enfants du monde, elle jouait avec ses cousines : elles avaient des «  poupées » de chiffons que les grand-mères leur avaient bricolées, elles élaboraient de petits « jardins » en plantant des rameaux de chênes…qui ne poussaient jamais, mais, surtout, elle aidait sa mère et sa grand-mère. Elle les accompagnait jusqu’à la source pour chercher de l’eau. Les femmes remplissaient des gargoulettes qu’elles portaient sur leur dos, attachées par une corde à leur tête. Hayet ne rapportait de la fontaine qu’un petit bidon, ancienne boîte de beurre fournie par les Nations Unies (son père avait vendu le beurre aux roumis du village et gardé la boîte métallique qui le contenait), mais, c’était toujours un peu d’eau en plus. Elle balayait la cour avec une branche de bruyère, poussant hors de la clôture crottes de chèvres et feuilles sèches et surtout, elle gardait les cinq chèvres qu’elle emmenait paître dans la forêt.

La petite fille aimait bien le temps qu’elle passait avec les bêtes, elle leur parlait, elle leur racontait qu’elles devaient se méfier des gens qu’elles ne connaissaient pas. Son père avait expliqué, un jour qu’il rentrait d’Aïn Draham, qu’il était dorénavant interdit d’élever des chèvres dans la forêt. On les accusait de manger toutes les jeunes pousses d’arbres et, ainsi, d’empêcher celle-ci de se renouveler. Tous les hommes du douar réunis dans la cour d’Hayet avaient décidé d’enfreindre ce règlement ; sans chèvres, ils mourraient  de faim car ils n’auraient plus de lait, plus de viande (Ils mangeaient, pour l’Aïd el Kébir, un couscous à la viande de chevreau). Cette désobéissance leur semblait peu dangereuse car les policiers d’Aïn Draham  ne s’enfonçaient jamais aussi loin dans la forêt et, ils en étaient sûrs, les autres douars des environs feraient de même. On recommanda aux petites bergères de ne pas trop s’éloigner des gourbis pour ne pas courir le risque de croiser une piste plus fréquentée.

Hayet n’était pas trop inquiète à ce sujet car elle n’avait jamais rencontré, dans la forêt, qu’un renard, des oiseaux et quelques jbellis qu’elle connaissait, poussant, eux aussi, leurs bêtes devant eux. Mais, elle avait conscience, malgré tout, de sa responsabilité.

Aujourd’hui, elle est assise sur une souche dans une clairière où l’herbe est belle et abondante, les chèvres se régalent, Hayet sent la chaleur des rayons du soleil qui n’ont pas besoin de percer les frondaisons pour arriver au sol. Elle dormirait volontiers sur l’herbe, mais, elle ne veut pas perdre ses bêtes de vue.

Brusquement, un énorme remue-ménage se produit dans la forêt et deux gros sangliers déboulent, sortant de derrière le buisson de bruyère qui borde la clairière, ils courent l’un derrière l’autre en faisant un tapage effrayant : grognements, pattes frappant le sol, branches sèches qui craquent. Des mottes de terre se soulèvent à leur passage. Hayet est paralysée de peur. Elle n’avait jamais vu de tels monstres même si elle savait leur existence : des tas d’histoires qui se racontaient dans les douars de la forêt y faisaient allusion, mais, d’habitude, les sangliers se cachaient dans la journée et ne sortaient que la nuit à la recherche des glands. Hayet en avait déjà entendu fouir, la nuit, autour du gourbi. Blottie contre sa grand-mère sur la natte, avec son père et sa mère couchés sur la natte voisine, elle n’avait pas eu peur. Mais là !...

Et les chèvres ? Où sont les chèvres ?

La fillette appelle ses bêtes, certaine qu’elles vont apparaître car elles répondent toujours à sa voix. Pas de bêlement, le silence est revenu sur la forêt. L’enfant part à la recherche des animaux si précieux, elle appelle, appelle et appelle encore. Elle pleure, maintenant, elle continue à chercher, elle monte et descend au fond de vallons, elle ne sait plus où elle est mais elle ne pense pas au gourbi, elle n’imagine pas pouvoir rentrer sans son troupeau, alors, elle poursuit sa recherche, ses appels, ses reniflements…

Elle débouche sur une longue bande herbue et a l’espoir d’y apercevoir ses bêtes. Mais non ! Elle ne peut pas aller plus loin : des rangées de fils de fer barbelés courent, à sa droite et à sa gauche et barrent le passage. Elle se souvient d’avoir entendu son oncle expliquer que les Français avaient installé une clôture électrifiée (que voulait bien dire ce mot ?) entre la Tunisie et l’Algérie. Elle croyait que cela se passait loin, très loin, et qu’elle n’était pas concernée, même quand elle entendait tonner le canon au-delà des montagnes.

Elle est assise dans l’herbe, le soir tombe,  elle ne sait plus quoi faire pour retrouver ses chèvres, elle est désespérée. Une voix d’homme la fait sursauter : «  Ne bouge pas, petite, surtout, ne touche pas le fil de fer, je vais venir te chercher. »

Comment va-t-elle expliquer ce qu’elle fait ici ? Elle ne doit pas dire qu’elle cherchait ses chèvres puisque sa famille ne doit pas posséder de chèvres. L’homme est là, il la prend dans ses bras et s’éloigne rapidement de la clôture.

«  D’où viens-tu ? Qu’est-ce que tu fais dans un tel endroit ? Où sont tes parents ? » Hayet se contente de sangloter et ne répond à aucune des questions.

Après une longue marche à travers la forêt, l’homme arrive près de petites maisons de toile, il dépose la fillette par terre, qui est aussitôt entourée d’autres jeunes hommes semblables puisqu’ils portent tous les mêmes costumes, les mêmes casquettes. Elle ne comprend pas tout ce qu’ils disent : ils parlent la même langue qu’elle mais utilisent des mots qu’elle n’a jamais entendus.

L’un d’eux lui demande : «  Est-ce que tu as faim ?

-         Oui, répond-elle

-         Est-ce que tu veux un casse-croûte ? » Elle ne sait pas ce qu’est un casse croûte et ne répond rien.

L’homme lui offre un pain coupé en deux, contenant des oignons, du persil, des pommes de terre et des miettes roses qu’Hayet n’a encore jamais vues, senties, goûtées, mais, que c’est bon !

Elle est si fatiguée par toutes ses émotions, par sa longue course dans la forêt à la recherche de ses chèvres, que ses yeux se ferment tout seuls. Un homme la porte sur un lit de camp. Elle a juste le temps de se dire que c’est plus moelleux que la natte du gourbi avant de s’endormir.

Le lendemain matin, lorsqu’elle  se réveille, un homme lui propose un bol de zoumita qu’elle dévore. Comme elle est incapable d’expliquer ce qui lui est arrivé, les soldats algériens (vous aviez deviné  qu’il s’agissait d’un camp du  FLN, front de libération nationale, en lutte en Algérie  contre le  gouvernement français pour obtenir l’indépendance de leur pays occupé par les Français), avant de partir en opération, ont décidé que l’un d’eux resterait  au camp pour transporter la fillette, en jeep, jusqu’au village et la remettre aux autorités tunisiennes.

Jamais, Hayet n’était montée dans une voiture. Quelle expérience !

Les voilà arrivés devant la  délégation. Sur un banc, un homme enveloppé  dans sa vieille cachabia se dresse brutalement en apercevant la fillette assise près du conducteur : C’est l’oncle de l’enfant.

Quand les  chèvres sont arrivées au gourbi, hier après midi, sans Hayet, ses parents se sont affolés, pensant qu’il était arrivé un accident à leur enfant. Avant de partir à sa recherche sous les arbres, ils ont prévenu les autres habitants du douar et l’oncle de l’enfant a pris le parti d’aller jusqu’au village pour savoir si quelqu’un n’avait pas découvert une petite fille perdue dans la forêt. Non, on ne savait rien, mais, l’oncle décida d’attendre là toute la nuit, et la voilà !  Elle est là !

Le soldat propose au jbeli de les raccompagner, lui et sa nièce, jusqu’à leur douar en jeep. Ce n’est pas possible car il n’existe aucune piste  carrossable y conduisant, alors, le militaire les laisse à l’entrée de leur petit chemin. Hayet est bien soulagée  quand elle apprend que les chèvres sont revenues seules au gourbi et contente d’avoir pu dissimuler son secret

 Elle allait avoir des tas de choses à raconter à ses cousins et cousines…